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Dinna Fash Sassenach - Outlander
Les habitants de l'étang

- Maman, me dit Théo, alors que je suis en train de m’affairer dans ma cuisine, dans 3 jours tu essayeras de me préparer des légumes. Il faut à tout prix que j’arrive à devenir végétarien. Essaye les petits pois, c’est ce que je déteste le moins.

C’était il y a quelques années. Il y avait dans sa voix tout un tas d’émotions que j’étais la seule à pouvoir comprendre. Il y avait de la détermination bien sûr, de l’espoir également, mais paradoxalement, il y avait aussi une forme de résignation.
En vérité, je savais pourquoi il avait demandé 3 jours de délais, c’était pour avoir le temps de se préparer, mais également pour me donner l’occasion d’oublier sa demande. Il avait envie d’essayer… mais cette envie lui coûtait terriblement.

Journal d'un  

enfant autiste  

Phobie alimentaire 

Ce qu’il faut savoir, c’est que d’une manière générale et à part quelques rares exceptions, Théo ne supporte de manger que ce qui est blanc et jaune. Il n’aime ni les légumes, ni les fruits secs, ni les lentilles, ni rien de ce qui est pourtant essentiel à l’organisme. Il n’aime pas le fromage non plus, quoi que depuis quelque temps il accepte de manger de l’emmental s’il est coupé finement.
Il n’aime pas particulièrement les fruits. Quelques mandarines lorsqu’elles sont bien choisies, quelques pommes, pelées, coupées… un quart ou deux. Les bananes s’il n’a pas le choix, mais en général il en laisse la moitié.
L’essentiel de son alimentation est donc constitué de certaines viandes et poissons, certains féculents (riz, pâtes et semoule), et la pomme de terre mais uniquement en purée ou sous sa forme : « pommes dauphines ». Il acceptait également les yaourts et les crèmes desserts à la vanille, mais nous avons découvert il y a peu que Théo souffrait d’une allergie aux produits laitiers et pour l’instant, nous n’avons rien trouver pour les remplacer, si ce n’est un certain produit à base de soja et de vanille, mais d’une seule marque particulièrement compliquée à dénicher.


Ce n’est pas que Théo est difficile, pas plus qu’il n’est capricieux ! Non, c'est qu’il doit vivre depuis toujours avec une hypersensibilité olfactive, gustative, auditive et tactile.
Théo vit dans un monde bruyant et odorant. Parfois il demande des bouchons d’oreilles pour tenir le coup. Parfois il met discrètement son bras devant son nez pour faire obstacle à une odeur qu’il est le seul à sentir et qui l’envahit. Ça va, il gère.
Pour le tactile, c’est plus compliqué, mais là encore il sait faire avec. Il a appris à se protéger des contacts qui le dérangent et peut se contenir lorsqu’un corps est trop près du sien. Lorsque c’est trop dur, alors il fait barrage avec sa main et fait comprendre d’une manière ou d’une autre qu’il ne faut plus qu'on le touche. Si je suis dans les parages, il a une façon particulière de me regarder, je sais alors qu’il faut que j’intervienne.
Mais pour la nourriture, c’est une toute autre affaire.
Pour la nourriture, c’est un calvaire.
Lorsqu’il n’a pas le choix et qu’il doit essayer de gouter ce qui le rebute, il se prépare un grand verre d’eau qu’il tient dans sa main gauche. De la droite il enfourne la nourriture tant redoutée en fermant les yeux, et, retenant une envie de vomir, il avale d’une seule traite une gorgée d’eau salvatrice en espérant qu’elle emportera avec elle le goût insupportable.
J’ai vu Théo refuser de manger toute une journée lorsqu’il n’y avait rien qu’il supportait à sa portée. Pourtant il est courageux. Jamais je n’ai vu un enfant tenter de s’améliorer avec autant de détermination que lui. Mais avec la nourriture, la raison et le courage ne suffisent pas.

Parallèlement, Théo aime les animaux. Jamais il ne leur ferait de mal, pas plus à un mammifère qu’à un poisson ou un insecte. Toutes ces vies comptent pour lui.
Un jour il a tué une araignée par mégarde. Il a pleuré des heures durant, désespéré à l’idée qu’elle ait pu souffrir à cause de lui. Lorsqu’il marche sur la plage, il prend garde de ne pas écraser les coquillages, au cas où l’un d’eux serait encore habité. Lorsqu’il se baigne dans la piscine de la résidence, il passe plus de temps à sortir les insectes tombés à l’eau qu’à jouer avec les copains.

Alors qu’il avait 8 ans je l’ai vu immobile devant son assiette. Riz, steak… c’était à l’époque le duo gagnant quasi quotidien.
Je lui ai demandé ce qu’il avait, si le steak était trop cuit, ou le riz trop froid.
- Pourquoi on appelle ça un steak, m’a-t-il demandé ? Pourquoi on ne dit pas que je suis en train de manger une vache ?
- Je suppose que c’est pour que nous continuions d’en manger sans trop nous en vouloir, lui ai-je répondu, sans chercher à me défiler.
Il a repris.
- Cette vache, on l’a tué pour que je la mange.
- Oui, d’une certaine manière. C’est un peu brutal comme façon de dire les choses, mais c’est vrai.
Il a alors repoussé son assiette et n’a plus voulu parler de la journée.
Le soir, j’ai pris garde de ne pas lui servir de viande. Œuf, purée… j’espérais que nous allions pouvoir nous sortir de là sans trop de dommages.
Le lendemain, alors qu’une tranche de jambon s’enroulait sur le bord de son assiette, il m’a dit qu’il voulait être végétarien. Qu’il vivait trop mal l’idée de manger des animaux, ces animaux qu’il ne voulait pas qu’on tue pour lui.
J’aurais tellement voulu dire oui ! Mais à la place, je lui ai fait remarquer à quel point ses repas étaient déjà mal équilibrés, à quel point il était compliqué de le faire manger. Si nous retirions la viande de ses repas, il n’aurait pas les nutriments nécessaires à sa santé, d’autant qu’il était en pleine croissance et que les médecins s’affolaient de sa maigreur.
- Lorsque tu seras plus grand lui ai-je dit, lorsque tu auras fini de grandir, alors nous en reparlerons. Et peut-être que d’ici là, tu auras réussi à intégrer d’autres aliments à tes repas.
Il n’a pas voulu manger sa tranche de jambon ce jour-là, pas plus que le poisson pané du soir, mais le lendemain, il a accepté de manger de la viande sans mot dire.

Comme convenu, 3 jour après sa demande, j’ai préparé des petits pois à Théo. J’en ai mis très peu sur le bord de son assiette, juste à côté du riz et du calamar. J’avais fait en sorte qu’ils ne soient pas trop chauds afin qu’aucune vapeur odorante ne vienne l’agresser.
J’allais lui dire qu’il pouvait changer d’avis, et qu’il n’avait rien à me prouver… mais finalement j’ai préféré me taire. Je savais bien que ça n’avait rien à voir avec moi. Que c’était en lui-même que tout se jouait.
Il a préparé un grand verre d’eau et a mis 3 petits poids dans une cuillère à café.
Il a d’abord posé la langue et a retenu une envie de vomir. Les petits pois sont tombés sur la table, ploc ploc… alors que Théo s’envoyait une grande lampée d’eau fraîche.
Je pensais que s’en était fini pour ce soir-là et je cherchais déjà en moi les mots qui pourraient atténuer sa déception. Mais il a rempli à nouveau la cuillère, a empoigné son verre d’eau. Les yeux fermés, retenant sa respiration.
Je ne respirais plus moi non plus. Je prenais conscience de ce qui se jouait.
Non pas juste un enfant qui tente de manger ce qu’il n’aime pas ! Mais un enfant qui combat sa plus grande peur. Un enfant qui refuse que toutes les cartes soient jouées d’avance. Je savais à quel point il serait fier s’il réussissait, mais également quelle serait sa douleur en cas d’échec.
Je ne pouvais rien faire, si ce n’est être à ses côtés.
Mais finalement, il a reposé la cuillère. Les petits poids ont roulé au milieu des calamars, le verre d’eau toujours dans sa main.
- Je n’y arrive pas. Je suis nul. Je n’y arriverai jamais.
Il retenait ses larmes.
Nous avons beaucoup parlé ce soir-là. Les mots ont toujours été d’un grand réconfort pour Théo et nous avons toujours pu avancer l’un à côté de l’autre en parlant sans fard et sans peur.
Il a fini par admettre qu’une bataille perdue ne l’est pas à tout jamais, et nous avons pu lister avec bonheur toutes celles dont il était sorti victorieux.
Au-delà de sa tristesse de n’être pas en mesure de manger des légumes malgré son amour pour les animaux (les deux choses étant irrémédiablement liées pour lui), il admet que nous devons également faire avec ce que la vie nous a donné.
D’un côté, certes, il a beaucoup de mal avec la nourriture, c’est un "moins" avec lequel il doit vivre. De l’autre il aime terriblement les animaux et il est bon avec eux. Il a une conscience aigüe de leur importance, et ça, c’est un "plus".
Apprendre à vivre avec ses moins et ses plus, voilà peut-être, sa plus grande victoire. Il en est conscient et fier, et ça, c’est ma plus grande victoire