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Dinna Fash Sassenach - Outlander
Les habitants de l'étang

Première sortie en mer de la saison pour Théo. 

Je sais qu’il est heureux. La plongée sous-marine est l’une des activités qu’il préfère. 

En vérité, c’est bien plus qu’une activité pour lui. C’est un moment durant lequel il sait pourquoi il est au monde. Cela donne un sens à sa vie, ce dont il a particulièrement besoin en ce moment. 

Il a beaucoup grandi depuis l’été dernier. Il a pris pas loin de 12 cm et surtout, une toute autre maturité. Il a pris conscience du monde qui l’entoure en tant que société organisée, dans laquelle chaque individu est un acteur répondant à des droits et des devoirs. Cela l’inquiète parfois et il réfléchit beaucoup à sa façon d’investir cette place.

Cette année, Théo doit donc changer de taille de combinaison. Il doit se familiariser à nouveau avec les gestes particuliers pour enfiler ses chaussons et ses gants de plongée, et pour aider au gréement de son matériel. C’est difficile pour lui, car même si les progrès sont nombreux, son rapport au corps n’est pas plus simple qu’auparavant.

Journal d'un  

enfant autiste  

Quelques pas au loin 

D’autres plongeurs arrivent petit à petit. Les moniteurs répartissent les différentes palanquées. Théo ne sait pas trop quoi faire au milieu de ce monde qui s’active. Assez vite, il va se mettre à l’écart, à l’ombre tout d’abord, puis au bord de l’eau. 

Tout à coup je suis triste. C’est bête, parce qu’il va bien ! Cet éloignement n’est pas un signe de solitude, mais plutôt d’un « regroupement » qui lui est nécessaire avant de rejoindre le mouvement général. 

Comme souvent le samedi, il y a d’autres plongeurs porteurs de handicaps. Deux jeunes hommes en fauteuils et un autre qui semble déficient intellectuel, non verbal, peut-être autiste également. 

Chacun d’eux est accompagné par un parent. Je les regarde et je me retrouve en eux. 

Nous sommes là… dans l’à-côté. Présents et absents. Nous répondons à qui nous parle… mais nous n’allons pas vers l’autre. Debout, pas loin de notre enfant… prêts à faire, à défaire, à rattraper, à expliquer… prêts à compenser. 

Il va falloir faire ce qui est comme une seconde nature pour nous et qui est invisible aux yeux des autres. Être un accompagnant efficace et le plus discret possible, afin d’aider notre enfant sans pour autant lui prendre sa place. 

Nous savons très bien que si nous n’en faisons pas assez, il sera perdu, et que si nous en faisons trop il sera gêné. Cette posture d’équilibriste est notre lot quotidien. Il faut nous assurer que tout le monde réalise bien que notre enfant est fragile, qu’il a besoin d’une attention particulière… Tout en espérant qu’il sera inclus au même titre que les autres, qu’il ne sera pas isolé, mis à l’écart, oublié dans certaines activités. 

 

Il y a deux ans, lorsque Théo a commencé la plongée au sein de ce club associatif, je pensais que j’allais pouvoir m’y intégrer comme un membre à part entière. J’ai commencé à nouer quelques liens d’amitié. Je me suis même inscrite à des cours à mon tour, rêvant d’être en mesure de plonger aux-côtés de Théo l’été suivant. Mais plus je prenais ma place dans ce groupe et plus je sentais Théo s’en éloigner. A l’écart, silencieux, désinvesti. 

J’étais encore et toujours son bord, sa rive, son socle, son appui… J’étais son mur. Un mur soutenant mais occultant également. 

Lorsque je demandais à Théo si ma présence le dérangeait, il m’assurait qu’à l’inverse il aimait que je sois là. Pourtant il ne me parlait pas plus qu’aux autres. Il ne retenait pas les noms des personnes qui s’occupaient si bien de lui. Il fallait lui arracher quelques mots pour qu'il nous raconte ce qu’il avait vu au fond de l’eau. 

Lorsqu’il devait se préparer à plonger, il attendait que je donne le signal, que je valide l’information qui lui avait été donnée par un autre. 

D’une certaine manière, il avait réparti les tâches entre lui et moi : Il plongeait, je faisais le reste. 

 

Alors je me suis retirée petit à petit. J’ai mis un terme à mes cours et m’écartais de son groupe dès que j’en avais l’occasion. 

Dorénavant, lorsqu’il part en mer avec le club, je ne monte plus sur le bateau. 

J’ai trouvé un petit bar sympa juste en face du port, où j’ai pris mes habitudes pour les 3 heures durant lesquelles Théo reste au large. 

On me dit que depuis que je fais ça, Théo est plus participatif, plus investi, plus joyeux même. Paradoxalement, j’en sais plus sur ses plongées depuis que je ne suis plus à ses côtés. De son point de vue, c’est logique ! Il a quelque chose à me raconter puisque je ne suis pas là pour le voir. 

Je réalise que je dois m’éloigner pour permettre à Théo d’être entier. 

Il est en mesure aujourd’hui de se border lui-même. Il est en mesure de s’appuyer sur sa confiance, son savoir, sa volonté. 

Ma proximité systématique gène son envol, le retient à quai. 

De mon côté, je dois apprendre à ne plus m’inquiéter en permanence, à ne plus craindre sa souffrance, sa solitude, son désarroi. 

 

Alors que je préparais mes affaires avant de m’éloigner du club ce matin, j’ai entendu l’un des deux jeunes hommes en fauteuil, demander à son père : 

- Que vas-tu faire pendant que je serai en train de plonger ? 

- Je resterai là, je t’attendrai. 

- Tu aurais le temps d’aller te balader dans le centre de Sète ! 

- Non, ça ira, je t’attendrai là. 

 

C’est le plus dur. 

C’est le plus dur pour moi aujourd’hui. M’éloigner de mon fils. 

Car il a été mon bord tout autant que j’ai été le sien. Car depuis 14 ans je suis sa mère au plus près. Car pour apprendre à le connaître je suis entrée dans son monde et je m’y suis trouvée bien. Mais c’est son monde, et je dois lui laisser toute la place. 

Je dois apprendre à m’éloigner de lui sans le perdre, sans me perdre… comme je l’ai fait pourtant simplement avec mes autres enfants. Je dois réinvestir ces parties de moi qui ne sont plus uniquement habitées par lui. 

 

Je suis installée à ma table, en terrasse du café « Le Corsaire », juste en face du club. Mon ordinateur portable posé à côté d’un verre d’orange pressée, mes écouteurs sur les oreilles. Avec les autres, mais protégées d’eux… c’est vrai. 

Je lève les yeux un moment, regarde l’eau du canal qui coule juste à mes côtés, les touristes, colorés, souriants… 

Et je le vois. Il est là ce père en attente. Assis sur des marches, à l’ombre des bosquets. Il regarde les bateaux, les goélands qui se coursent juste au-dessus de nos têtes. De temps en temps il porte une cigarette électronique à ses lèvres. 

Il ne fait rien d’autre qu’attendre, comme je l’ai fait tant de fois, avant de me permettre d’agir, de lire, de me balader, de ne serait-ce que, m’offrir un café. 

Je me rappelle ce temps, pas si lointain où je réalisais à peine que j’avais le droit d’être heureuse, que j’avais le droit de penser à moi, juste à moi, et que je n’étais pas mauvaise mère pour autant. 

Je me rappelle ce temps où je me sentais en faute dès lors que je ne m’activais pas pour rendre la vie de Théo plus belle, que je n’organisais pas toutes les composantes de sa vie parfois si compliquée. 

Ce temps que j’aie su finalement dépasser au fil des années. Ce temps que Théo et moi avons su faire évoluer. 

Aussi étrange que cela puisse paraître, parfois, aider son enfant, c’est accepter de s’éloigner. Et c’est pour ça qu’aujourd’hui, il me faut faire quelques pas supplémentaires… quelques pas de côtés pour laisser à Théo l’occasion de grandir. 

Il est temps pour lui de devenir un homme, et pas seulement mon fils.